Pascal, écrivain public installé à Marssac sur Tarn près d’Albi (dont la cité épiscopale et époustouflante a été récemment inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Il vous faut donc venir visiter et vacancer cet été !) se prête au jeu du questionnaire :
Qui sont vos principaux clients ?
C’est extrêmement difficile de répondre à cette question. Du moins pour moi. Pas de principaux clients mais une foultitude de cas, d’entreprises, de particuliers… Si je vous parle de la biographie, alors oui, des particuliers, des âgés, des familles. Ce sont principalement les hommes qui racontent. Avec souvent leur femme à côté mais ce sont eux qui racontent, qui savent, qui se souviennent, qui disent le verbe parlé. Si je parle des ateliers « récit de vie et biographie » alors, à cent pour cent des femmes. 7 ou 8 autour de la table. De l’éducation nationale en plein, de la retraite aussi. Plein ! Du temps et de l’envie. Si je parle des acheteurs de mon guide, là encore je dirais des femmes en majorité.
Si je devais parler des « livres-témoignages » alors cette fois-ci encore cent pour cent de femmes. Viols, accidents-si-vite-arrivés, violences, incestes, souffrances, mariages forcés… Un catalogue à la Prévert à l’envers. Une galerie des horreurs. De ce que l’homme est capable d’inventer pour faire souffrir son frère humain… Souvent l’après-midi à la pêche après trois heures d’écoute en apnée !
Si je devais vous parler du métier d’écrivain public, je vous parlerais des hommes et des femmes, de tous âges et de toutes conditions. Venant pour une lettre, une embrouille, une réclamation, une bafouille au président, à un procureur, un assureur… Toutes ces petites arêtes qui nous restent coincées parfois dans le gosier.
Si je devais vous parler des entreprises ou des collectivités, ce serait d’une mairie et son journal municipal. Sa feuille de choux mensuel, ses interviews, ses photos, sa langue de bois démocratique, sa tribune à l’opposition dramaturgique… C’est un syndicat mixte, une chambre de métiers, une entreprise qui a fait comme tout le monde : conçu (souvent à grand frais) un site Internet, pensant (à tord) qu’une fois en ligne, bien propre, bien rutilant avec tout qui clignote, le boulot serait terminé et qui découvre deux ans après qu’il n’en est rien. Que le travail ne fait que commencer. Qu’il ne suffit pas des payer des mots clefs de référencement pour sortir du néant des xième pages de tonton google. Qu’il faut du contenu, du qui bouge, des changements, des réponses, des mises un jour… Bref tout faire pour exister sur la toile parmi des trillions d’autres. Et qu’il n’y a rien de plus idiot qu’un robot google…
Pas de principaux en fait. Rien que des particuliers, rien que des uniques. Pas deux semblables. Un par un, chaque après chaque. Toujours nouveaux.
Qu’est-ce que qui vous motive dans votre profession ?
L’argent !
Qu’est-ce qui vous agace dans les idées reçues sur les écrivains publics ?
J’ai eu beau regarder ma boîte aux lettres, je n’ai rien reçu !
La demande la plus insolite qui vous ait été faite ?
Une lettre d’amour.
Une lettre d’amour écrite par quelqu’un que je n’ai jamais vu, pour quelqu’un que je ne verrai jamais. Je ne sais plus comment l’homme m’avait trouvé. J’étais dans une phase de déménagements intensive. Même les impôts n’arrivaient plus à suivre. Vous savez, de ce genre de périodes où les lettres que vous recevez sont superposées de trois couches d’adresses de réexpédition. Deux fils à la ferme. Aveyron. Une mère décrite en creux comme un petit Staline en botte et en fichu. Deux grands fils à la ferme. L’un souhaitait écrire une lettre à une amoureuse, coiffeuse de son état. Il a fallu de longues conversations téléphoniques avant de pouvoir cerner correctement l’objectif de cette personne. L’on ne badine pas avec l’amour, même quand il est capilliculté ! Le grand fils avait tellement peur qu’on découvre sa honteuse tendance shampouinnique qu’il avait demandé le secret absolu. Il se cachait de sa mère, de son frère, de tous… C’était son grand secret à lui. Malheureusement l’homme travaillant, mangeant et dormant à la ferme, ses espaces de liberté étaient fort restreints. Il ne pouvait me téléphoner qu’avant ou après le travail. 6h – 22h ! et caché dans la grange où, derrière lui, bêlaient des dizaines de brebis.
La demande n’était, en soi, pas insolite, mais écouter à six heures du matin les chuchotements embrouillés d’un amoureux transi au milieu des bêlement incessants de ces fichues bestioles, reste pour moi une expérience marquante…*
*toute ressemblance avec des personnes vivantes et en bonne santé serait totalement volontaire et amicale.
Et la plus touchante ?
Quand j’ai assisté à la première rencontre d’un père et de son fils de soixante trois ans. Cet homme avait, quelques semaines auparavant, annoncé à ses deux enfants que lors de sa captivité en Allemagne, il avait laissé, derrière lui un premier enfant qu’il n’avait jamais vu.
C’est en terminant l’écriture de ses mémoires qu’il m’a un jour téléphoné en disant : « revenez me voir M. Crépin, je n’ai pas terminé. J’ai encore quelque chose à dire ». Il décida de déposer son secret au bord du livre, au bord de sa vie. Deux ans après, sa fille retrouva ce demi-frère allemand en deux jours de recherches alors qu’elle ne possédait que des informations datant de 1945…
Quelques mois après, j’étais invité au repas familial où le père et le fils se rencontrèrent pour la première fois.
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